La Passion selon saint Matthieu est l’une des œuvres majeures de Johann Sebastian Bach. Ce chef-d’œuvre baroque, d’une durée exceptionnelle de près de trois heures, marque l’apogée de la musique sacrée. Son architecture complexe, avec deux chœurs et orchestres, en fait une pièce unique.
Parmi les instruments, le clavecin joue un rôle essentiel. Il structure la partition, soutient les voix et renforce l’expressivité du récit. Son utilisation va bien au-delà d’un simple accompagnement, intégrant des enjeux à la fois techniques et symboliques.
Des enregistrements historiques ont redonné vie à cette dimension souvent sous-estimée. Cette analyse explore comment l’instrument contribue à la profondeur émotionnelle de l’œuvre.
Introduction à la Passion selon saint Matthieu
Avec ses trois versions distinctes, l’œuvre évolue pour atteindre sa forme définitive en 1736. Initialement jouée à Leipzig en 1727, elle répondait à une commande liturgique pour le Vendredi saint. L’église Saint-Thomas souhaitait une pièce immersive, intégrant récitatifs et chorals.
Contexte historique de la composition
Bach compose cette passion selon saint Matthieu durant son poste à Leipzig. Le texte, tiré de l’Évangile, est enrichi par des arias poétiques. Deux innovations majeures :
- Un double chœur symbolisant la foule et les disciples.
- L’ajout d’un deuxième orgue en 1736 pour renforcer l’harmonie.
Structure générale de l’œuvre
Divisée en deux parties, elle compte 68 numéros musicaux. L’alternance entre récitatifs (portés par l’Évangéliste) et chorals crée un rythme narratif intense.
| Version | Année | Principales modifications |
|---|---|---|
| Originale | 1727 | Première utilisation du double orchestre |
| Révisée | 1729 | Ajout de chorals supplémentaires |
| Définitive | 1736 | Intégration du deuxième orgue |
Redécouverte en 1829 par Mendelssohn, cette histoire musicale a inspiré des adaptations romantiques. Son architecture reste un modèle de complexité baroque.
Les instruments dans la musique sacrée de Bach
L’orchestration sacrée de Bach révèle une maîtrise inégalée des instruments. Son approche combine rigueur harmonique et expressivité théâtrale, marquant des siècles de pratique musicale.
Place du continuo dans le baroque allemand
Le continuo, pilier de la musique baroque, associe violoncelle, orgue ou clavecin, et basson. Chez Bach, il remplit deux rôles :
- Fonction rythmique : il guide les transitions entre récitatifs et arias.
- Symbolique sacrée : les basses profondes évoquent la solennité du divin.
La version de 1736 utilise même deux orgues, renforçant l’impact liturgique.
Spécificités de l’orchestration bachienne
Bach exploite chaque instrument pour son potentiel émotionnel. Les cordes accompagnant Jésus créent une auréole christique, tandis que l’absence de viole de gambe lors de l’arrestation souligne la mort.
| Instrument | Rôle symbolique | Exemple dans l’œuvre |
|---|---|---|
| Orgue | Stabilité harmonique | Chorals finaux |
| Violoncelle | Lien terre-ciel | Récitatifs de l’Évangéliste |
| Viole de gambe | Mélancolie | Absente dans les scènes tragiques |
Ces choix reflètent une tradition où la musique devient récit. Le si bémol mineur, utilisé pour la crucifixion, amplifie l’intensité dramatique.
Le clavecin comme pilier du continuo

Au cœur de l’orchestre baroque, un instrument tisse la trame harmonique : le clavecin. Dans la Passion selon saint Matthieu, il dépasse son rôle d’accompagnateur pour devenir narrateur. Ses accords guident les transitions et soulignent les moments clés du récit sacré.
Fonction d’accompagnement des récitatifs
Présent dans 80% des récitatifs, l’instrument suit l’Évangéliste avec une précision millimétrée. Son jeu sur basse chiffrée permet des improvisations subtiles, renforçant l’expressivité des mots. Au numéro 73, il simule le déchirement du voile du Temple par des arpèges saccadés.
Son absence lors de l’arrestation du Christ crée un vide musical saisissant. Cette omission calculée amplifie l’intensité dramatique.
Interaction avec l’orgue et les cordes
Le dialogue entre le clavecin et l’orgue positif structure les turbae chorales. Tandis que l’orgue assure les basses profondes, les cordes aiguës du clavecin apportent une lumière vibrante.
Dans les ariosos, sa complémentarité avec la viole de gambe ajoute une couche de mélancolie. Cette alliance rappelle les passions selon saint Jean, où les personnages gagnent en relief grâce au continuo.
Analyse des parties clés avec clavecin
Certains passages de la partition dévoilent une symbiose unique entre le clavecin et le récit sacré. L’instrument y agit comme un narrateur invisible, modelant l’émotion à travers des choix rythmiques et harmoniques précis.
Dans les récitatifs de l’Évangéliste
Le récitatif n°39 « Erbarme dich » illustre cette alchimie. Le clavecin y répond au violon par des contrepoints en arpèges, soulignant chaque syllabe de l’évangéliste. Ses accords ornementés amplifient la détresse exprimée dans le texte.
Lors des transitions, il joue un rôle de pont mélodique, reliant les interventions solistes sans rupture. Son registre aigu surgit aux moments de tension maximale, comme lors de la trahison de Judas.
Pendant les interventions des personnages
Dans l’aria « Geduld » (n°35), l’instrument devient partie obligée. Ses doubles croches rapides miment l’action tourmentée de la foule (turbaes). Une absence calculée lors de l’arrestation du Christ crée un vide sonore poignant.
Les variations rythmiques reflètent le contexte émotionnel : ternaires pour la douleur, binaires pour la résignation.
Participation aux chorals instrumentaux
Le choral n°72 « Wenn ich einmal soll scheiden » repose sur une basse continue affirmée. Le clavecin s’y intègre aux violoncelles (colla parte), enrichissant les harmonies du chœur.
Dans les chorals finaux, son dialogue avec l’orgue symbolise l’union du terrestre et du divin. Les accords soutenus apportent une lumière vibrante, contrastant avec les ombres du récit.
Choix symboliques et théologiques
L’absence d’un instrument peut parfois révéler plus que sa présence. Dans la Passion selon saint Matthieu, Bach utilise le clavecin comme un langage codé, où chaque silence porte une théologie musicale. L’unio mystica entre le terrestre et le divin s’y exprime par des contrastes saisissants.

Le continuo comme lien terre-ciel
Le continuo incarne la communauté croyante. Son retour triomphal dans le choral final (n°68) symbolise la Rédemption. Les accords conclusifs, lumineux, répondent aux larmes des arias précédentes.
Bach oppose deux visions :
- Le clavecin, roi des instruments, représente la gloire divine.
- L’orgue, plus discret, évoque l’humilité humaine.
Contraste avec les moments sans clavecin
Lors de la crucifixion, l’instrument disparaît aux mots « Eli, eli, lama sabachthani ». Ce vide sonore crée un effet de mort cosmique. Selon les écrits de Picander, ce silence renvoie à l’Agneau sacrificiel.
| Moment | Présence du clavecin | Effet symbolique |
|---|---|---|
| Paroles du Christ | Absent | Désolation |
| Choral final (n°68) | Présent | Triomphe |
| Récitatifs de l’Évangéliste | Intermittent | Narration sacrée |
Ces choix reflètent une interaction lumière/ombre, où chaque registre instrumental porte une intention spirituelle.
Évolution des interprétations historiques
Les interprétations de la Passion selon saint Matthieu ont traversé les siècles avec des approches radicalement différentes. Chaque époque y a imprimé sa marque, des arrangements romantiques aux reconstitutions baroques.

De la création en 1727 aux versions modernes
En 1829, Mendelssohn relance l’œuvre en remplaçant le clavecin par le piano. Cette pratique romantique altère la texture originelle, privilégiant l’émotion sur l’authenticité.
La renaissance baroque, portée par des chefs d’orchestre comme Harnoncourt (2001) et Gardiner (1989), rétablit l’instrument historique. Leur travail s’appuie sur des partitions annotées, révélant des nuances ignorées.
Débats sur l’utilisation du clavecin vs orgue
Le choix entre clavecin et orgue divise les spécialistes. Gustav Leonhardt défend un tempérament inégal pour restituer les harmoniques baroques, tandis que d’autres optent pour un accord égal moderne.
| Interprète | Approche | Impact |
|---|---|---|
| Karl Richter (1960) | Clavecin central, orgue discret | Équilibre classique |
| Philippe Herreweghe (1998) | Clavecin français, position latérale | Transparence des voix |
Les enregistrements récents explorent même des hybrides, mêlant clavecin allemand et viole de gambe. Ces passions renaissantes témoignent d’un héritage toujours vivant.
Enregistrements marquants mettant en valeur le clavecin
Les enregistrements modernes révèlent des nuances insoupçonnées du continuo. Grâce aux avancées technologiques et aux recherches musicologiques, le clavecin retrouve sa place centrale dans l’interprétation de l’œuvre.

Interprétations historiquement informées
Nikolaus Harnoncourt (Teldec, 2001) place l’instrument en avant-plan. Son utilisation d’un clavecin copié d’après Silbermann restitue les harmoniques du XVIIIe siècle. Les micros, positionnés près des cordes pincées, captent chaque inflexion.
Michael Radulescu (2019) opte pour une disposition spatiale authentique. Le continuo dialogue avec l’orgue depuis la gauche de l’orchestre, recréant l’acoustique de l’église Saint-Thomas.
Choix de chefs d’orchestre renommés
Philippe Herreweghe (Harmonia Mundi) atteint un équilibre parfait entre clavecin et orgue. Son continuiste improvise des cadences inspirées des traités baroques, tout en respectant la basse chiffrée.
Ces versions contrastent avec celles de Karl Richter, où l’orgue domine. Aujourd’hui, le diapason à 392 Hz (baroque) remplace le 440 Hz moderne pour une couleur sonore plus chaude.
« Le clavecin n’est pas un accompagnateur, mais un narrateur. Ses silences disent autant que ses notes. »
Des extraits commentés sont disponibles en ligne, offrant une plongée dans ces choix artistiques. L’analyse des prises de son montre comment chaque chef sculpte l’espace autour de l’instrument.
Conclusion : L’héritage immortel d’une œuvre géniale
Bach a légué un héritage musical inégalé. Son chef-d’œuvre, marqué par le Vendredi saint, reste un modèle de musique sacrée. Le clavecin y agit comme un pilier, guidant récitatifs et chorals.
Aujourd’hui, les interprètes perpétuent cette tradition. Des enregistrements historiquement informés révèlent des nuances oubliées. Cette approche enrichit notre compréhension de la rhétorique baroque.
Pour les musiciens, l’œuvre offre un legs pédagogique précieux. Elle invite à explorer l’équilibre entre fidélité historique et expressivité moderne. Découvrez ces versions pour saisir toute sa profondeur.

